11.04.2008

Des soldats français auraient torturé au Congo

Par Pascal Riché | Rue89 | 10/04/2008 | 23H45

Selon des Suédois, un Congolais aurait été torturé pendant l'opération Artémis en 2003. L'armée française a ouvert une enquête.

C'est une information qui n'a trouvé presque aucun écho en France, mais qui fait scandale en Suède: des soldats des forces spéciales suédoises affirment avoir été témoins d'un cas de torture, qui aurait été perpétré en juillet 2003 par des soldats Français, lors de l'opération "Artémis" menée sous l'égide de l'Union européenne en République démocratique du Congo. Saisis l'été dernier par leurs homologues suédois, les responsables de l'état-major militaire français confirment avoir ouvert une enquête sur la question.

Les forces spéciales suédoises qui on témoigné (DR).

L'information a été dévoilée par la télévision publique SVT1, la semaine dernière, dans un documentaire diffusé dans l'émission d'investigation Uppdrag Granskning. Elle a depuis été, selon un des riverains de Rue89 vivant en Suède, "relayée par tous les grands médias, à commencer par Dagens Nyheter et Svenska Dagbladet, les deux grands journaux".

Roué de coups et étranglé

Artémis était le nom d'une l'intervention dans la province d'Ituri, la première opération militaire de stabilisation menée par l'Union européenne en dehors de ses frontières. La région était en proie à des massacres entre miliciens de plusieurs groupes rivaux, accompagnés d'exactions sur la population civile. La force européenne avait pour mission de stabiliser la situation, d'améliorer la situation humanitaire, de protéger l’aéroport et les camps de réfugiés de Bunia et, si la situation l’exigeait, d'assurer la sécurité de la population civile et du personnel des Nations unies et des organisations humanitaires dans la ville. Dix-huit nations participaient à Artémis; la France avait pris la direction des opérations.

Le camp de Bunia abritait des troupes françaises et suédoises (DR).

Un camp à Bunia, "chem-chem", abritait des troupes françaises et suédoises. L'incident dénoncé par les soldats suédois y aurait eu lieu le 13 juillet 2003. Un jeune congolais d'une vingtaine d'année, qui s'était introduit dans le camp, aurait été victime de violences injustifiées pendant "six à huit heures", lors d'un interrogatoire mené par les soldats des forces spéciales françaises.

Le documentaire, "Le Destin de Joseph" (lire son résumé en français), réalisé par trois journalistes, présente plusieurs militaires qui dénoncent la passivité de leurs supérieurs face aux violences françaises. Les soldats, anonymes, ne sont pas identifiables à l'écran. L'officier suédois mis en cause a affirmé depuis avoir été prévenu trop tard de ce qui se passait.

Croquis du documentaire 'Le Destin de Joseph' (DR).

L'homme, en tenue civile, aurait été tiré par une corde attachée autour de son cou, et roué de coups de bâton. Selon un soldat suédois "le prisonnier s'étranglait quand il trébuchait". L'usage d'électricité pendant l'interrogatoire, la simulation d'une noyade, ou celle d'une exécution publique, ont également été rapportées. Les soldats suédois entendaient le prisonnier crier. Un des soldats interrogés par l'équipe de Uppdrag Granskning affirme:

"Il arrive encore que je me réveille les nuits en entendant les cris. C´était comme si on étranglait un chat, personne dans le camp pouvait éviter de l´entendre. Celui qui dit qu'il n'a pas entendu parler de ça, il ment."

A minuit, le prisonnier aurait été emmené dans une Jeep, cagoulé. L'équipe de télévision n'a pas pu le retrouver. Ils ont juste un prénom, Joseph.

Joseph, 20 ans à l'époque des faits (DR).

Un soldat suédois craint que les Français ne l'aient relâché dans le camp de ses adversaires.

Témoignages contradictoires

L'état-major français a été informé par les suédois de ces accusations l'an dernier, après une plainte déposée en mai. Depuis, des enquêtes préliminaires ont été conduites tant en France qu'en Suède. Les enquêteurs suédois estiment aujourd'hui qu'il est "hautement probable" que les témoignages accusateurs soient solides, et que des méthodes "assimilables à la torture" aient été utilisées. Le porte-parole du ministère suédois de la Défense, Roger Magneraad, a publiquement accusé les soldats français d'avoir "utilisé des méthodes s'apparentant à la torture". Mais on est beaucoup plus prudent en France.

Les autorités françaises reconnaissent qu'un incident a eu lieu, après qu'un congolais se fut introduit une nuit dans le camp militaire. Mais pour le reste, motus. "Nous avons comparé les résultats des enquêtes ces dernières semaines, et nous avons constaté de nombreux éléments contradictoires", commente-t-on au ministère de la Défense.

Les témoignages recueillis divergent "sur les conditions de détention du prisonnier congolais" et notamment sur l'attitude des militaires français. " Il y a des trucs qui ne collent pas, et le général Jean-Louis Georgelin [chef d'état-major français des armées, ndlr], a donc ordonné l'ouverture d'une enquête approfondie" . Une enquête annoncée par un communiqué le 2 avril, confiée à l'inspection des forces en opérations et de la défense du territoire" et qui, compte tenu des divergences, pourrait durer "assez longtemps".

Croquis du documentaire 'Le Destin de Joseph' (DR).

Photos et illustrations tirées du documentaire "Le Destin de Joseph".

08.04.2008

Quand Robert Ménard, de RSF, légitime la torture

872010342.jpgPar Jean-Noël Darde | Maître de conférences | RUE89

Dans une émission de France Culture ("Contre expertise", par Xavier De la Porte, émission du jeudi 16 août 2007 de 12h45 à 13h30, La gestion des otages peut-elle être transparente?) Robert Ménard a évoqué le cas de l’enlèvement et du meurtre de Daniel Pearl par les extrémistes islamistes.

C’est pour le secrétaire général de Reporters sans frontières l’occasion de tenir des propos très inquiétants à propos de la légitimité, en de tels cas, de l’usage de la torture:

(lire transcription ci-dessous)

Propos d’autant plus inquiétants et ahurissants de la part du président de RSF, une ONG qui se présente comme porte-parole des journalistes.

Les partisans de la torture ont toujours argué qu’il était légitime de tenter d'arracher par tous les moyens des informations d'un coupable, voire d'un présumé coupable, si cela pouvait aider à sauver des vies. Cet argument est la tarte à la crème de l’internationale des tortionnaires, de Bigeard à Bush, en passant par les Videla et Pinochet.

Robert Ménard franchit un pas, puisqu’il se pose "la question" de savoir si, en règle générale, la torture et la liquidation de membres des familles de preneurs d’otage (donc à priori innocents) est, ou non, légitime! Il précise cependant, dans l’hypothèse où ce serait sa propre fille qui serait victime d’une telle prise d’otage: "Je vous le dis, il n’y aurait aucune limite."

Le plus étonnant est que ces propos portés à l’antenne n’ont été l’objet d’aucune contestation de la part des interlocuteurs de Robert Ménard. Il reste à espérer que c’est parce que personne n’en a, sur le coup, mesuré toute la portée.

Transcription de "Contre Expertise", sur France Culture:
(émisson du 16 février 2007, extraits vers la 33e minute du podcast)

Intervenants :

  • Xavier de la Porte, animateur de l’émission.
  • Laurent Combalbert, directeur de la négociation de crise du groupe GEOS.
  • François Sergent, chef du service Monde à Libération.
  • Robert Ménard, Secrétaire général de Reporter sans Frontières


Robert Ménard:
Sur la face noire de l’État, il y a pire que ça. Va sortir sur les écrans le film tiré du livre de Mariane Pearl, sur la prise d’otage de Daniel Pearl, du Wall Street Journal.

A un moment donné, et c’est pas un film romancé, c’est dans le livre de Mariane et tout… J’en ai parlé avec elle quand je suis allé aux Etats-Unis pour le lancement du film, il y a quelques semaines. A un moment donné, les Américains savent qui tient Daniel Pearl.

Qu’est ce qu’ils font? Qu’est ce qu’ils font faire ou sur quoi ils ferment les yeux? La police pakistanaise va prendre les familles, vous entendez bien, les familles des preneurs d’otages en otage et vont torturer ces familles de preneurs d’otages pour obtenir les renseignements.

Ils vont obtenir des renseignements. Ils arriveront trop tard pour sauver Daniel. Vous savez comment il a été égorgé et dans quelles conditions…

Où on arrête? Est-ce que on accepte cette logique qui consiste à... puisqu'on pourrait le faire dans un certain nombre de cas "vous le prenez en otage, on le prend en otage; vous les malmenez, on les malmène; vous torturez, on torture…"

Qu'est ce qui justifie… Est-ce que pour libérer quelqu'un, on peut aller jusque là? C'est une vraie question.

Et ça c'est la vie réelle, c'est ça , ce que dit à l'instant François: on n'est plus dans les idées, c'est plus des combats, c'est plus des principes. Moi je sais plus quoi penser. Parce que ça, ça arrive à Marianne Pearl, je ne dis pas, je ne dirai pas qu'ils ont eu tort de le faire parce que elle, elle a pensé que c'était bien de le faire, qu'il fallait faire ça, qu'il fallait sauver son mari; elle était enceinte… pour le petit qui allait naître, tout était permis.

Et il fallait absolument le sauver et s'il fallait s'en prendre à un certain nombre de gens, on s'en prenait à un certain nombre de gens; s'en prendre physiquement, vous avez compris, en les menaçant et en en torturant, quitte à en en tuer un certain nombre.

Je sais plus, je suis perdu, parce qu'à un moment donné je ne sais plus où il faut arrêter, où il faut mettre le curseur. Qu'est-ce qui est acceptable et qu'est ce qui n'est pas acceptable? Et en même temps, pour les familles de ceux qui ont été pris en otage, parce que ce sont souvent nos premiers interlocuteurs, à Reporters Sans Frontières; légitimement, moi, si c'était ma fille que l'on prenait en otage, il n'y aurait aucune limite, je vous le dis, je vous le dis (bis), il n'y aurait aucune limite pour (inaudible)...

Xavier de la Porte:
Donc, autant ne pas savoir vraiment ce qui se passe.

Robert Ménard:
Autant ne pas le dire, parce que, qu’est ce que vous voulez ? Qu’on vous raconte des choses comme ça. Vous imaginez les gens qui pensent que… et ils ont raison ; nous on les mobilise à longueur de temps, mais s’ils se disaient : la mobilisation, certes, c’est ça, mais ça passe aussi par des choses aussi cauchemardesque que ce que je viens de vous décrire… On ne sait plus où on en est -le bien, le mal- là dedans...

Correction 27-08-07: "il n'y aurait aucune limite pour (inaudible)..." au lieu de "pour la torture".