14.05.2008

Travailleurs sans-papiers: «Si Sarkozy continue, le mouvement embrasera tout le pays»

1591640735.jpg« A force de stigmatisations, Nicolas Sarkozy a acculé tous ces travailleurs sans-papiers à se révolter, dénonce Jean-Claude Amara, le porte parole de Droits Devants! (www.droitsdevant.org). Alors que les réponses seront connues vendredi, il prévoit une nouvelle vague de grèves devant l'incohérence et l'injustice des consignes de régularisation données aux préfectures. Il n’y aura probablement pas plus de 15 à 20% de travailleurs régularisés sur les 1000 sans-papiers qui font grève depuis un mois. »


Jean-Claude Amara (Droits devant!). «Le gouvernement a choisi de gagner du temps. Les préfectures ont reçu des ordres afin de ralentir le traitement des dossiers. Alors que les salariés sans-papiers du 92 (Café de La Jatte et Passion Traiteur) ont pu s’adresser à la préfecture de leur lieu de travail, certaines préfectures ont choisi de transmettre les dossiers dans le département du domicile salarié, ce qui rallonge les délais.

Depuis le début de la grève, le 15 avril, des centaines de travailleurs sans-papiers se sont manifestés pour rejoindre le mouvement. La brêche est ouverte. Depuis quelques jours, c’est plutôt nous qui freinons les demandeurs, afin de voir les signes concrets marquant la volonté du gouvernement de régulariser. De nombreux indices laissent penser qu’il n’y aura pas plus de 15 à 20% de travailleurs régularisés sur les 1000 grévistes. Nous visions un minimum de 50%. On s’achemine donc vers une nouvelle vague de grèves.

Pour La Jatte et Passion Traiteur, en moins de 3 jours, 19 travailleurs ont été régularisés, avec 10 récépissés délivrés d’un seul coup, et 7 ensuite. Le gouvernement parle sans arrêt de l’importance du “cas par cas”, mais nous notons ici la création d’une nouvelle technique : le “cas par cas collectif”! C’est donc bien une question de volontarisme politique. Nicolas Sarkozy est coincé tout d’abord par ses bases idéologiques : il a une peur bleue d’annoncer une large régularisation, vis-à-vis de son électorat le plus réac’. D’un autre côté, il craint tout autant que les grèves perdurent et s’amplifient. Il préfère donc faire traîner.

Il est urgent de prendre des mesures de fond. La circulaire du 20 décembre 2007 a tout d’abord créé la possibilité de régulariser les travailleurs, dans 150 métiers “en tension”, mais seulement pour les ressortissants des pays de l’Est intégrant l’Union Européenne. Nous dénonçons évidemment le vieux fantasme du blanchiment de l’immigration, mais aussi le caractère irréalisable de cette mesure. Nicolas Sarkozy s’est d’ailleurs mis à dos une partie du petit patronat, qui ne compte pas virer son personnel formé, pour le remplacer par des immigrés de l’Est, à cause de cette conception doctrinaire. Après notre très forte mobilisation, une nouvelle circulaire est prise le 7 janvier et ouvre aux travailleurs déjà en place, à titre exceptionnel, la régularisation selon les besoins de l’entreprise. C’est dans ce cadre que les 8 cuisiniers du restaurant « La Grande Armée » sont régularisés en février ou encore les salariés de La Jatte et de Passion Traiteur. Mais il s’agit aussi de l’un des éléments déclencheurs de notre grève : ce caractère « exceptionnel » débouche obligatoirement sur l’arbitraire des préfectures, d’un département à l’autre. Il faut mettre un terme à cet esclavagisme moderne en passant du titre exceptionnel au titre général.

L’infléchissement du regard de l’opinion publique constitue un moment historique : aujourd’hui, derrière le mot “sans-papier” apparaît enfin celui de “travailleur”. Nous ne connaissons pas un sans-papier qui ne travaille pas, que ce soit au noir ou déclaré. Le débat est lancé et plus personne ne peut se calfeutrer derrière l’hypocrisie de l’ignorance. La majorité des patrons savent pertinemment qu’ils embauchent des salariés sans-papiers. On a levé un secret de polichinelle. L’implication de syndicats comme la CGT, depuis plus d’un an, a joué un rôle prépondérant. L’Etat l’a d’ailleurs bien compris, en essayant de diviser le mouvement. L'occupation récente de la Bourse du travail de Paris, et ce prétendu compromis entre la CGT et l’Etat, ne sont qu’une vaste manipulation. Le gouvernement a orchestré cela : la préfecture de Paris a ainsi conseillé aux sans-papiers de s’adresser à la CGT, soudainement. C’est presque logique, aux abois face à un mouvement qui ne cesse de s’amplifier, le gouvernement essaie de le freiner, en créant des dissensions.

Un courant de sympathie est né et cette lutte devient même populaire. Nous voyons de plus en plus des salariés français sur les piquets de grève. Les salariés français se rendent compte d’une contradiction flagrante : les sans-papiers cotisent pour les caisses de l’Etat, les allocations chômage ou les retraites, alors qu’ils ne toucheront jamais un dividende, s’ils sont licenciés par exemple. Le regard des Français a changé en voyant que l’Etat récupère des dizaines de milliards d’euros de cotisations sociales sur le dos de ces travailleurs.

Pourtant, Nicolas Sarkozy continue à fermer les verrous des régularisations. Avec encore cinq personnes arrêtées mardi, la chasse aux sans-papiers, initiée par la circulaire de 2006, ne fait que s’intensifier, dans la rue, le métro et même sur le lieu de travail. On vend ces arrestations à une frange électorale misérable. Mais Nicolas Sarkozy se trompe complètement et la situation se retourne contre lui. A force de taper trop fort sur la tête de ceux que l’on stigmatise en premier, il a acculé tous ces travailleurs sans-papiers à se révolter. Ils n’ont plus d’autre choix. Cette cécité du chef de l’Etat lui a permis de réussir plusieurs tours de force : se mettre à dos une partie de son électorat, le petit patronat, changer le regard de l’opinion publique sur les sans-papiers et retisser les solidarités par son acharnement et son incohérence. S’il ne prend pas les mesures nécessaires de régularisation globale, le mouvement va rapidement embraser tout le pays. »

Le Contre-Journal 

16.04.2008

Ces patrons qui défendent les sans-papiers

1370706718.jpg En Ile-de-France, une vingtaine de lieux sont toujours occupés par des sans-papiers qui demandent leur régularisation. Certains chefs d'entreprise leur ont apporté leur soutien. Paroles. 

Raphaëlle Remande
LIBERATION.FR : mercredi 16 avril 2008

«Nous sommes passé de 200 à 350 sans-papiers mobilisés. Ils n'ont plus rien à perdre et ils sont déterminés», affirme Jean-Claude Amara, porte-parole de Droits devant!, qui, avec la CGT, soutient le mouvement de salariés en situation irrégulière en grève depuis hier matin. Alors qu'une action est prévue à 17 heures devant le ministère du travail, Jean-Claude Amara invite les patrons à se joindre au mouvement: «Tout ce qu'on demande aux patrons, c'est de faire pression (sur le ministère, NDLR)». Libération a interrogé des chefs d'entreprises prêts à s'engager. Propos recueillis.

Belhaid Benaîssa, gérant de BBF, une entreprise spécialisée dans les entretiens d'espaces verts, basée à Ormoy (91). Sur ses 45 salariés, une vingtaine seraient munis de faux-papiers: «Je suis à fond derrière mes gars. Je n'espère qu'une chose: qu'on les régularise le plus vite possible. J'ai des chantiers à attaquer, d'autres à finir. Mes employés sont là depuis 5, 6 voire 7 ans et ils sont irremplaçables. J'ai appris dimanche qu'ils avaient de faux papiers, je n'avais pas cherché à vérifier. Pour l'instant je veux récupérer tout ce beau monde. Je ne dis pas ça que pour moi. Ces régularisations sont dans l'intérêt de l'économie du pays.» 
 
Vlado Jankovic, chef d'entreprise de «Location peinture prestation», basée à Boissy sous Saint Yon (91), une trentaine de salariés: «L'occupation se passe dans le plus grand calme. Je connais les personnes qui sont là et je vais boire le café avec eux. La plupart ont travaillé longtemps pour moi. J'ai appris qu'ils étaient sans-papiers avec les circulaires de l'été dernier (Depuis le 1 juillet, les chefs d'entreprise ont l'obligation de demander aux préfectures, quand ils recrutent un étranger, de vérifier l'authenticité du titre de séjour, NDLR). On n' a pas voulu les licencier tout de suite mais il y a eu une descente de police en début d'année et nous avons dû le faire. Sinon, on risquait d'être mis en cause pénalement. Un de mes sans-papiers a quand même été régularisé en février. Je trouve que c'est une cause juste. Moi j'ai toujours des problèmes pour recruter. Il y a une grosse pénurie de main d'oeuvre sur le marché. Alors quand on arrive à fidéliser, on a envie de garder nos salariés.»

Bruno Druilhe, créateur de l'enseigne «Chez Papa» qui gère une dizaine de restaurants dans Paris. Sur 70 salariés, 16 auraient des faux papiers: «C'est sûr que nous n'avons pas été assez vigilants sur les papiers. Mais certaines personnes viennent de la part de l'ANPE. Les papiers, ce sont des photocopies de photocopies. Mes employés étaient déclarés. Ils touchaient leur salaires, allaient à leur visite médicale. Aujourd'hui, je m'engage à ce qu'ils aient des papiers rapidement. Ils travaillent depuis 4 ou 6 ans pour moi, je ne peux pas me permettre de les licencier. Hier j'ai appelé mon syndicat professionnel. Nous avons obtenu un rendez-vous demain avec le premier ministre.»