09.05.2008

«Une guerre civile atroce et cruelle se dessine» au Liban

1742571546.jpgAntoine Basbous, politologue, spécialiste du monde arabe, de l'islam et du terrorisme islamiste, dirige l'Observatoire des Pays Arabes (OPA).

Le Liban a-t-il basculé dans la guerre civile ?
Oui, c'est une guerre civile. Une guerre civile pilotée par des intérêts étrangers. Le guide de la révolution iranienne, le président iranien et le vice-président iranien disent depuis des mois que le Liban est la terre où il faudra vaincre l'impérialisme et le sionisme. Ce pays a été désigné comme un théâtre des opérations, comme une terre de Djihad.
Les Iraniens, avec le portail syrien auquel ils sont associés, ont investi pendant un quart de siècle environ 30 milliards de dollars pour faire du Hezbollah le bras armé de l'Iran en méditerranée. Aujourd'hui, ils ont un très bon retour sur investissement.
 
Le Hezbollah a-t-il la capacité de prendre le Liban ?
Le mouvement chiite dispose 40.000 à 50.000 missiles, d'un bon entraînement militaire, de structures sociales et sanitaires et a mis en place une organisation de la société calquée sur l'Iran. Chez les civils chiites, on s'habille de plus en plus comme en Iran, on répète les mêmes slogans. Il y a vingt mois, ce mouvement a été capable de mettre en échec la plus puissante armée de la région (l'armée israélienne, NDLR). Depuis, il s'est réarmé, a augmenté ses capacités en bénéficiant du couloir syrien.
Après la guerre de 2006 contre Israël, le Hezbollah est devenu l'acteur incontournable du pays. Aujourd'hui, il prend le pouvoir en faisant du Liban un lieu privilégié de la confrontation régionale, une « Gaza bis » à la disposition de Damas et de Téhéran.

Alors que la tension est extrêmement forte depuis de nombreux mois, pourquoi le Liban bascule-t-il aujourd'hui dans la guerre civile ?
Après avoir déclenché la guerre contre Israël sans prévenir le gouvernement Libanais, le mouvement n'a cessé de faire monter la pression. Depuis le 1er décembre 2006, les militants du Hezbollah ont ainsi paralysé les «Champs Elysées» de Beyrouth. Plus récemment, le mouvement a franchi un nouveau pas en installant des caméras de surveillance à l'intérieur et à l'extérieur de l'aéroport de Beyrouth. Tout donne à penser qu'il préparait une attaque contre la piste 17, celle qui sert aux avions privés des officiels étrangers et libanais. Et quand le gouvernement a pris la décision de muter le général qui dirige la sécurité de l'aéroport, le Hezbollah a prévenu que celui qui acceptera de lui succéder devait se considérer comme mort.

Il y a aussi ce réseau privé de communication installé par la milice chiite…
L'Etat du Hezbollah a en effet installé son propre réseau filaire de télécommunication sécurisé. Il s'agissait d'abord de sécuriser ses actions militaires. Puis, ils ont creusé des tranchés partout dans les villes et les campagnes. On a alors découvert qu'il ne s'agit pas seulement d'un réseau téléphonique mais d'un système, notamment au profit de Damas et de Téhéran, qui espionne les ministères, les politiques et les citoyens. L'Etat du Hezbollah était en train d'effacer l'Etat légal dans un pays où il n'y a plus de président de la République depuis six mois, bientôt plus de patron de l'armée, où le bâtiment du gouvernement est assiégé, le parlement verrouillé par son Président, le chiite Nabih Berri.

Comment pourrait évoluer la situation ?
Une « irakisation » du Liban se profile. Dans un premier temps, le Hezbollah peut gagner la bataille car il a une armée structurée, de l'argent, etc. Mais cette occupation va très vite se retourner contre lui. La milice sera perçue comme une force d'occupation par les citoyens lambdas, notamment sunnites, qui ne partagent pas ses valeurs. En arrivant dans les quartiers sunnites, ils tirent, ordonnent le silence des médias. Cette façon de soumettre Beyrouth va provoquer des contre-attaques et le retour des snipers car il n'y a pas d'adhésion globale au projet social du Hezbollah. Une guerre civile, la plus atroce et la plus cruelle entre radicaux chiites et sunnites, se dessine sur instruction de Damas et de Téhéran.
 
Libération 

03.04.2008

Emmanuel Todd : «Si la France devient le caniche des USA, elle disparaîtra»

911604536.jpg Selon Emmanuel Todd, le renforcement des troupes françaises en Afghanistan est une erreur diplomatique et stratégique, et dessine les contours d'une idéologie extrême-droitière à l'échelle mondiale. Interview.

Au Sommet de l'Otan, mercredi 2 avril, George Bush s'est dit «très heureux» du soutien de la France en Afghanistan. Mais la veille, à l'Assemblée, la première grande décision stratégique de Nicolas Sarkozy de renforcer les contingents français engagés dans le conflit afghan mettait le feu aux poudres. Les socialistes, de François Hollande à Lionel Jospin, d'Hubert Vérine à Ségolène Royal, s'opposent unanimement à une politique d'alignement sur les Etats-Unis. Ils mettent en avant l'enlisement du conflit afghan, son coût humain et dénoncent le «tournant atlantiste» de la politique française. Pour l'historien et démographe Emmanuel Todd, les dangers de cette politique sont encore plus graves. L'auteur de Après l'empire juge que cette partie est perdue d'avance et qu'elle participe d'une idéologie extrême-droitière naissante.

Marianne2.fr : Le renforcement des troupes en Afghanistan vous paraît-il justifié ?
Emmanuel Todd : Je peux tout imaginer de Nicolas Sarkozy, même qu'il ne sache pas ou est l'Afghanistan. Mais je ne peux pas imaginer que les gens qui l'entourent ignorent ce que tout le monde anglo-saxon sait, à savoir que cette guerre est perdue.

Pour vous, cette guerre est sans espoir ?
E.Todd : L'organisation sociale des Pachtounes est faite pour la guerre, tout comme celle des clans somaliens : la guerre est l'état normal de ces sociétés, ce n'est donc pas un problème dans la durée. A partir du moment où les belligérants sont alimentés par des fournitures d'armes régulières venant de l'extérieur, il est évident que ces système sociaux vont venir à bout de quelques milliers d'hommes venus de loin et difficilement approvisionnés. On peut se demander, à la limite, si ça va se terminer par un Dien-Bien-Phû ou par un retrait paisible.

Du point de vue du gouvernement, il semble pourtant qu'il y ait des enjeux à ce conflit…
E.Todd : Pourquoi ceux qui nous gouvernent veulent-ils participer à une guerre perdue ? Voilà la vraie question. Et là, comme dans les débats sur la réintégration pleine et entière de la France à l'Otan, on touche au symbolique. Cette manœuvre a pour objectif de réaffirmer un lien avec l'Amérique. Je n'appellerai pas ça du néo-atlantisme. L'atlantisme était le lien de l'Europe occidentale avec les Etats-Unis à une époque où ils portaient les valeurs démocratiques face au totalitarisme soviétique. Ce n'était pas du goût des gaullistes, mais dans le contexte, cela pouvait se justifier. Aujourd'hui, l'Amérique est le pays du fric, du néo-libéralisme et des inégalités. Et ce qui se profile derrière cette nouvelle association, c'est de l'occidentalisme. C'est un lien fondé sur une nouvelle idéologie, une idéologie qui se construit dans le conflit avec l'islamisme.

Mais la France n'a-t-elle pas intérêt, pour des raisons de politique «réaliste», à s'associer avec les Etats-Unis plutôt que de rester repliée sur elle-même ?
E.Todd : La France n'a pas les moyens de s'engager en Afghanistan, c'est déjà un objectif démesuré pour les Etats-Unis. La France est une puissance moyenne et l'Amérique une puissance déclinante. Paris existait terriblement à l'époque de Villepin : après son discours à l'ONU contre l'engagement de la France en Irak, nous rayonnions! Mais sous Nicolas Sarkozy, il arrive à la France ce qui est advenu de l'Angleterre sous Tony Blair : si l'on devient le caniche des Etats-Unis, on disparaît. Si on s'aligne, si on perd son indépendance, on disparaît. De Gaulle l'avait compris : la France n'existe à l'échelle mondiale, ne peut justifier son siège au conseil de sécurité de l'Onu et sa possession de l'arme nucléaire, que lorsqu'elle représente un acteur autonome. Le monde n'a rien à faire de la France de Sarkozy.

La lutte contre le terrorisme légitime aussi l'engagement du gouvernement dans ce conflit.
E.Todd : Les occidentalistes se pensent en situation de légitime défense. Le terrorisme existe, il devrait être contré par le contre-espionnage et par des forces policières, mais sûrement pas par des guerres à l'étranger. La première attaque contre l'Afghanistan était légitime, il s'agissait de déloger Ben Laden; d'ailleurs, les Russes nous y avaient aidé. Mais l'irakisation de l'Afghanistan participe d'une agression du monde musulman par le monde occidental. L'occidentalisme est une doctrine d'extrême droite en émergence. La France va être du côté du mal : en exposant des troupes françaises et en participant aux bombardements de la population civile afghane. Et, grâce à Sarkozy, nous risquons même ce qu'ont subi la Grande-Bretagne et l'Espagne à la suite de la guerre en Irak.

Vous parlez des attentats de Londres et de Madrid qui ont eu lieu suite à l'engagement de nos voisins en Irak. Mais là, il ne s'agit que d'envoyer quelques centaines d'hommes dans un pays où la France a déjà des troupes…
E.Todd : Mais justement ! Rappeler leur faible nombre, comme le fait le gouvernement, c'est avouer qu'il s'agit bien d'une action symbolique ! Les quelques bateaux qu'on va mettre dans le golfe persique vont faire rire les Iraniens. Mais nous nous positionnons dans une construction idéologique, contre le monde musulman. Cette posture est d'ailleurs très cohérente avec le sarkozysme en politique intérieure.

Vous pensez que Nicolas Sarkozy est dans une logique de guerre avec le monde musulman ?
E.Todd : Ce qui a fait son succès dès le premier tour de l'élection présidentielle, c'est le ralliement d'une partie des électeurs du Front national. Il a pu avoir lieu à cause des émeutes en banlieues, qui ont été un facteur de traumatisme. Mais c'est Sarkozy, ministre de l'Intérieur, qui a provoqué cet évènement. Dans la logique du sarkozysme, il y a la combinaison d'une incapacité à affronter les vrais problèmes et à désigner des boucs émissaires. C'est classique : quand une société est en crise, elle a le choix entre résoudre ses problèmes économiques et ses pathologies sociales, ou créer des bouc-émissaires. Sarkozy recherche toujours un ennemi, il est dans l'agression. Cela s'observe même dans son comportement ordinaire avec les habitants de banlieue ou les marins pêcheurs.

En s'impliquant plus en Afghanistan, la France participe donc à déclencher un clash des civilisations?
E.Todd : L'analyse d'Huntington sur le clash des civilisations est fausse, mais un gouvernement peut essayer de la rendre vraie. Je pense que les gens qui nous gouvernent seront tenus pour responsables de ce qu'ils font. La guerre, c'est la pédagogie du mal. Les peuples en paix pensent sainement. On entre parfois en guerre pour de bonnes raisons, mais peu à peu, on glisse insensiblement dans la violence pour la violence. C'est ce qui aurait pu arriver en Espagne, si les Espagnols avaient mal réagi aux attentats : ils auraient pu s'enfoncer dans le conflit des civilisations. Je crois que cette stratégie conflictuelle va échouer aussi en France. La recherche de bouc-émissaires, l'émergence d'une idéologie islamophobe et hostile aux enfants d'immigrés… ce n'est pas dans la nature de la France. Au final, les Français préfèrent toujours décapiter les nobles que les étrangers.

Marianne2.fr, propos reccueillis par Anna Borrel 

02.04.2008

Mon opinion sur la guerre en Afghanistan et sur la lutte contre le terrorisme islamiste

1852663066.jpgComparer l’Afghanistan de 2008 avec l’Allemagne de 1938, comme cela s'entend sur certains forums, ne tient pas la route : d’une part, nous n’avons pas affaire à un Etat qui voudrait nous déclarer la guerre, mais à des petits groupes disséminés ; d’autre part le problème du terrorisme islamiste ne se cantonne pas, malheureusement, à ce seul pays… quand l’Afghanistan était dirigé par les talibans, la situation était différente : là, nous avions affaire à un Etat terroriste. Notons au passage que c’est plutôt l’Arabie Saoudite, dont le wahabisme finance le terrorisme islamiste, qui devrait faire l’objet de notre « attention »…

Pour ce qui est de l’Afghanistan, nos armées seront inefficaces face à ces tribus de guerriers insaisissables, que même l’Armée Rouge n’a pas réussi à mater. Cette guerre sera aussi inefficace que le furent les interventions occidentales précédentes. De plus, par les bombardements des populations civiles, nous faisons naitre chaque jour des centaines de futurs terroristes potentiels.

Le danger terroriste ne se combat pas comme on combat une armée régulière. Il est trop diffus sur toute la planète pour que cette méthode soit efficace. Quand bien même il serait éradiqué d’Afghanistan qu’il renaitrait ailleurs… Combattre le danger terroriste c’est d’abord ne pas céder face aux vrais états terroristes comme l’Arabie Saoudite : mais comme il y a le pétrole, on lui cèdera toujours sur tout. C’est ensuite ne pas enclencher de guerres contre productives, comme celle d’Irak, qui nous a conduits dans une situation inextricable qui produit des rancœurs, justifiées, contre les Etats-Unis et l’Occident en général – on n’impose pas la démocratie  par la force – et du terrorisme, ou comme celle d’Afghanistan, qui, comme en Irak, ne peut que s’embourber. Combattre le terrorisme c’est développer des réseaux d’informateurs et de surveillance efficace, comme savait très bien le faire la France jusqu’à présent, la preuve, il n’y a pas eu d’attentat sur son territoire depuis 1996… c’est ensuite et surtout attaquer le mal à la racine, à savoir, permettre une résolution du conflit israelo-palestinien, l’une des principales causes du terrorisme islamiste actuel, mais nous n’en prenons pas le chemin ; permettre aussi aux pays d’Afrique du Nord d’apporter de la prospérité et de l’espoir à leurs populations, car un pays qui n’est pas gouverné par des extrémistes et qui se porte bien socialement et économiquement ne se jette pas dans les bras du terrorisme ; prenez l’exemple de l’Egypte, pays que j’ai bien connu : il y a une crise profonde car si le régime autoritaire de Moubarak n’est pas islamiste, il n’en demeure pas moins que ce régime est en pleine crise de fin de vie, ne peut plus apporter espoir et avenir à sa population, de plus en plus divisée entre très riches et très pauvres, ce qui actuellement présente un fort risque de porter au pouvoir en Egypte un régime islamiste dur… L’Egypte est un pays malade qui pourrait bien en être conduit à adopter la pire des potions.

Lutter contre le terrorisme, c’est aussi ne pas assimiler musulman et terroriste, car à force de dire à quelqu’un qu’il est terroriste, s’il ne l’est pas il le devient. Jeter de l’huile sur le feu par les amalgames douteux n’a jamais permis d’éteindre les incendies. En contrepartie de cette attitude raisonnable envers l’Islam, le vrai Islam, l’Islam paisible tel qu’il est pratiqué en France par l’immense majorité des musulmans, et qui en soi n’est pas plus dangereux que le christianisme, il faut ne pas céder chez nous aux franges extrémistes échappant à tout contrôle. La laïcité est encore le moyen le plus efficace de ne pas céder aux groupes islamistes tentant chez nous d’imposer leurs vues. Le commun des musulmans accepte les lois et règles de la République, mais pas le musulman politisé qui fait de sa religion une arme. C’est pour cette raison que la loi sur l’interdiction du port du voile à l’école est une bonne loi, qu’il ne faut pas mettre en place des horaires spéciaux pour les femmes musulmanes dans les piscines, qu’il ne faut pas interdire le porc dans nos cantines (ce qui n’empêche pas de proposer aussi une autre viande, car la laïcité c’est aussi cela), et qu’il ne faut pas confier aux Imams la tâche d’apaiser les conflits dans nos cités de banlieues.

23.03.2008

La guerre nucléaire a commencé

1767634298.jpgpar Ernesto Carmona (journaliste chilien) 

La guerre nucléaire a déjà commencé avec le Cheval de Troie que constituent les bombes et munitions à l’uranium utilisées en Irak et en Afghanistan. Les dégâts se sont fait sentir dans l’organisme des anciens combattants de la première guerre du Golfe ; ceux-ci en ont transmis les effets génétiques destructeurs à leurs épouses, qui à leur tour les ont transmis à leurs enfants victimes de mutations. 240 000 vétérans de la guerre du Golfe I souffrent d’une pathologie permanente et plus de 11 000 en sont déjà morts, presque tous de la « chair à canon » pauvre, d’origine latine, afro-américaine ou asiatique. Les effets sont pire encore parmi les populations afghanes et irakiennes.
 

Des tonnes d’uranium ont été employées en Irak et en Afghanistan. Les effets des poussières métalliques disséminées par les vents, les tempêtes de sable, l’eau, le sol et les êtres vivants affectent aussi une vaste région qui respire ainsi des particules d’uranium, dont notamment l’Iran, le Pakistan, la Turquie, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, la Russie, la Géorgie, Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Chine, l’Inde, l’Arabie Saoudite, la Syrie, le Liban, la Palestine et Israël.

Au vu des dégâts, certains estiment probable que les États-Unis aient eu recours à des mini-bombes atomiques expérimentales aux alentours de Kaboul, sans que personne ne le sache, sauf bien entendu les victimes. Depuis une décennie naissent des enfants sans œil, sans encéphale ou avec d’autres malformations génétiques horribles. Le gouvernement de Washington et les grands médias maintiennent une chape de plomb autour de cette tragédie. Une poignée de scientifiques, de parents d’anciens combattants et de journalistes luttent désespérément pour mettre fin à la pollution radioactive en Eurasie.

Les cas de cancer ont augmenté de plus de 1 000 pour cent

Tout ceci est révélé par l’étude annuelle « Project censored » (projet censuré) de l’Université de Sonoma (Californie) sur les 25 sujets les plus occultés par les grands journaux et médias états-uniens. Le message implicite de cette quatrième livraison du groupe de recherche est le suivant : il faut faire quelque chose pour stopper l’irradiation à petit feu de l’Eurasie, menée pour les intérêts conjoints de l’industrie nucléaire et de l’armée états-unienne.

C’est ainsi que des niveaux élevés d’uranium ont été décelés parmi les troupes et civils, ce que montrent les travaux de Bob Nichols, Tedd Weyman, Stephanie Hiller, Juan González, Niloufer Bhagwat J, Jennifer Lillig et Kenny Crosbie [1]. Voici quelques extraits traduits de la présentation de leurs recherches :

Les populations civiles et les troupes d’occupation en Irak et en Afghanistan sont contaminées par des niveaux effarants de radioactivité provenant de l’uranium appauvri et non appauvri utilisé abondamment par les États-Unis dans la fabrication de tonnes de munitions. Les chercheurs affirment que les pays les plus proches en subiront aussi les effets.

En 2003, des scientifiques du Centre de Recherche Médicale sur l’uranium (UMRC en Anglais) ont fait une analyse d’urine de civils d’afghans. Résultat, 100 % des échantillons contenaient de l’uranium non- appauvri (NDU) dans une proportion de 4 à 20 fois supérieure aux niveaux normaux. L’équipe de recherche de l’UMRC a examiné six lieux, deux à Kaboul et les autres dans le secteur de Jalalabad. Pour ce qui est des civils Afghans, ils ont été examinés quatre mois après les attaques des États-Unis et leurs alliés.

L’uranium non appauvri (NDU, non-depleted uranium) est plus radioactif que l’uranium appauvri (DU, depleted uranium). Pendant les dix dernières années, il est à l’origine de divers types de cancer et pathologies congénitales graves dans la population infantile. Pour la seule année 2003, 1,84 tonne d’uranium radioactif a été disséminée en Irak. Il a été constaté, à la suite d’examens pratiqués en décembre 2003 sur neuf soldats du 442° régiment de Police Militaire qui ont servi en Irak, que la poussière d’uranium demeure dans l’organisme des militaires après que ceux-ci ont rejoint leur foyer.

En réponse à une sollicitation du quotidien New York Daily News, le gouvernement des États-unis a qualifié de prohibitif le coût du traitement d’un montant de mille dollars par soldat contaminé, et ce bien que les examens pratiqués aient établi que quatre de ces neuf hommes ont été contaminés avec de hauts niveaux de DU, probablement en ayant inhalé les poussières d’uranium appauvri provenant des munitions états-uniennes. Plusieurs hommes ont présenté des traces d’U-236, autre isotope d’uranium que l’on ne retrouve que dans les processus de réaction nucléaire.

La majorité des armes états-uniennes (fusées, bombes « intelligentes », bombes « aveugles », balles, obus de chars, missiles de croisière, etc.) sont équipés d’une pointe en uranium radioactif, appauvri ou non appauvri. La détonation de ces projectiles disperse une poussière radioactive qui a une durée de vie moyenne de 4.5 milliards d’années et qui contamine les êtres humains par inhalation, pour demeurer dans l’organisme. Globalement, il s’agit d’un polluant présent de façon permanente dans l’atmosphère, il est disséminé par les tempêtes de sable ou dispersé par tout point d’eau se trouvant à proximité. Une fois ingéré, il développe des particules sub-atomiques qui attaquent l’ADN.

L’équipe de recherches de l’UMRC a rencontré plusieurs centaines de civils afghans présentant des symptômes aigus d’empoisonnement par radiation accompagnés de symptômes chroniques de pollution interne à l’uranium, y compris des problèmes congénitaux chez les nouveaux-nés. Les civils ont décrit de grands et denses nuages de poussière et de fumée émanant du point d’impact, avec une odeur acre et brûlante qui affectait les fosses nasales, la gorge et la zone respiratoire supérieure.

Les sujets examinés dans toutes les localités ont présenté des profils et des chronologies identiques des symptômes. Les victimes ont rapporté des douleurs dans la colonne vertébrale, dans la partie supérieure des épaules et à la base du crâne, outre des douleurs plus faibles derrière les reins, une faiblesse musculaire et au niveau des articulations, des difficultés pour dormir, des maux de tête, des problèmes de mémoire et de désorientation.

À la conférence sur les armes à l’uranium qui s’est tenue en octobre 2003 à Hambourg, en Allemagne, des scientifiques indépendants du monde entier ont attesté d’une augmentation énorme des malformations et des les cancers à la naissance là où avaient été utilisés le NDU et le DU. Le professeur Katsuma Yagasaki, scientifique de l’université de Ryukyus, Okinawa, a calculé que les 800 tonnes de DU disséminées en Afghanistan sont l’équivalent radioactif de 83 000 bombes de Nagasaki. La quantité de DU utilisée en Iraq équivaut à 250 000 bombes de Nagasaki.

Le Dr. Jawad Al-Al-Ali, oncologue formé au Royaume-Uni, a présenté des photographies à l’assistance pour illustrer les types de malformations et de tumeurs de naissance observées à l’hôpital Saddam de Bassora, juste avant la guerre de 2003. Les taux de cancer ont dramatiquement augmenté sur les quinze années précédentes. En 1989 il y a eu 11 anomalies pour 100 000 naissances, mais en 2001 elles ont augmenté plus de 1 000 %, avec 116 cas pour 100 000 naissances. En 1989, 34 personnes sont mortes de cancer, en revanche en 2001 il y a eu 603 décès. La guerre de 2003 a augmenté exponentiellement ces chiffres.

L’association japonaise « Tribunal Pénal International pour l’Afghanistan » a mis en scène un procès fictif à Tokyo, en décembre 2003. Les États-Unis y ont été jugés pour de multiples crimes de guerre entre autres pour l’utilisation de DU. Leuren Moret, présidente des Scientifiques pour les Peuples Indigènes et de la Commission Environnementale de la ville de Berkeley, a démontré que les éléments radioactifs des armes à l’uranium, dispersés lors de l’opération militaire des États-unis en Afghanistan, ont généré une pollution de l’air, de l’eau et des ressources alimentaires, dont les effets se feront sentir en Iran, au Pakistan, en Turquie, au Turkménistan, en Ouzbékistan, Russie, Géorgie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Chine et Inde. Les pays touchés par l’utilisation d’armes d’uranium en Irak incluent l’Arabie Saoudite, la Syrie, le Liban, la Palestine, Israël, la Turquie et l’Iran.

Les bombardements d’uranium ont contaminé l’air, l’eau, le sol, les êtres vivants y compris les envahisseurs états-uniens qui retournent à la maison malades.

Les victimes de ces « flagrant-délits » sont les sergents Héctor Vega, Ray Branches, Agustín Matos et le capitaine Anthony Yonnone, ayant tous appartenu à la 442ème unité de la Garde de New York. Ils sont les premiers cas confirmés d’exposition à des inhalations d’uranium de l’actuel conflit en Irak. Le Dr. Asaf Durakovic, professeur de médecine nucléaire au Centre de Recherche Médicale sur l’Uranium, a pratiqué les examens et livré le diagnostic. L’histoire a été publiée le 3 avril 2004 par le New York Daily News. Il n’y a ni traitement, ni guérison possible.

Leuren Moret a livré les informations suivantes : « Dans mes recherche sur l’uranium appauvri sur les cinq dernières années, l’information qui gêne le plus est relative à l’impact de l’uranium appauvri sur les enfants à naître et dans les générations futures des soldats des deux camps qui servent dans les guerres, et sur les civils qui doivent vivre de façon permanente dans les régions contaminées par la radioactivité. Aujourd’hui, plus de 240 000 vétérans de la guerre du Golfe souffrent de pathologies médicales permanentes et plus de 11 000 sont déjà morts. On leur a refusé une assistance et des examens médicaux, ainsi qu’une indemnisation pour les maladies en rapport avec l’exposition à l’uranium appauvri depuis 1991.

Ils ont rapporté chez eux le pire uniforme dans leurs corps. Dans quelques familles, les enfants nés avant la guerre du Golfe sont les seuls membres sains. Les conjoints des vétérans de la guerre du Golfe ont fait part d’un état connu comme le « syndrome du sperme ardent » (ndlr. Les particules radioactives se concentrent davantage dans le sperme que dans les autres parties du corps) et souffrent désormais d’une pollution intérieure à l’uranium appauvri présent dans le sperme des vétérans exposés. Beaucoup ont contracté des maladies reproductrices comme l’endométriose. Dans une étude du gouvernement des États-Unis, conduite par le Département des anciens combattants, des anomalies à la naissance ou des maladies sérieuses ont été décelées chez 67% des bébés nés après la guerre du Golfe. Ils sont nés sans œil (anophtalmie), sans oreilles, ou encore il leur manquait des organes tels que jambes et bras, avaient les doigts mal formés, présentaient des dommages à la thyroïde et autres malformations d’organes. »

Enfant états-unien né sans bras, et récemment un bébé irakien né sans encéphale

Et Moret de conclure : « En Irak, c’est pire et de loin. Là-bas les bébés naissent même sans cerveau, les organes sont hors du corps, et les femmes mettent au monde des « morceaux de viande ». Chez les bébés nés en Irak en 2002, l’incidence d’anophthalmie a été 250 000 fois plus importante (20 cas pour 4 000 naissances) que l’occurrence naturelle, qui est d’un cas pour 50 millions de naissances. »

L’UMRC a trouvé de l’uranium artificiel dans des cratères de bombes, dans les ruisseaux environnants et dans les corps de civils exposés au bombardement de la coalition menée par les États-Unis en Afghanistan. Les civils examinés ont présenté les symptômes classiques de pollution interne à l’uranium, après l’exposition aux bombardements. La présence d’uranium artificiel dans des échantillons environnementaux et biologiques indique que le cœur des ogives des bombes bunker buster utilisées en Afghanistan est en uranium.

L’uranium est un élément toxique, sur le plan radiologique et chimique. Il a été cliniquement démontré qu’il occasionne plusieurs types de cancer et de malformations congénitales. La contamination interne à l’uranium est responsable d’une variété de problèmes systémiques et organiques des systèmes humains, jamais considérés ou étudiés comme étant potentiellement à l’origine de ce que l’on nomme « Le syndrome de la Guerre du Golfe » par les programmes de santé du département de Défense ou des Anciens combattants. Les symptômes de la contamination interne à l’uranium chez les civils en Irak et en Afghanistan sont identiques aux symptômes observés chez les anciens combattants US ainsi que ceux de la coalition qui souffrent du « syndrome de la Guerre du Golfe ».

Le département de la Défense (DoD) a tout fait pour empêcher la publication des travaux de l’UMRC, en particulier au moyen d’une campagne de désinformation par voie de presse contre l’UMRC, en utilisant son contrôle sur les laboratoires de recherche scientifique pour réfuter ses résultats et détruire la réputation de l’UMRC, de son personnel scientifique, de ses médecins et de ses laboratoires. L’UMRC a été la première organisation de recherche indépendante a avoir trouvé des traces d’uranium appauvri dans les corps des anciens combattants de la Guerre du Golfe I (soldats états-uniens, du Royaume-Uni et du Canada ). Plus tard, après l’opération « Liberté en Irak », l’UMRC a trouvé de l’uranium appauvri dans l’eau, le sol et l’atmosphère en Irak, ainsi que dans les échantillons biologiques fournis par les civils irakiens.

Les États-Unis ainsi que plusieurs de leurs partenaires de la Coalition et de leurs alliés de l’OTAN font des expérimentations sur les champs de bataille depuis des débuts des années 70, notamment en 1999 au Kosovo, en utilisant des métaux lourds chimiquement toxiques et radioactifs utilisés dans plusieurs types de balles, de bombes et le cœur des ogives des projectiles. La poussière d’uranium est recyclée à l’issue du traitement de nouveau combustible nucléaire, après avoir été mélangée avec les résidus du réacteur nucléaire et le combustible lourd, pour fournir à l’industrie manufacturière des armes non fissiles.

L’uranium est le meilleur de tous les résidus de métaux utilisés en balistique (parmi le plomb, le fer et le tungstène) parce qu’il présente un ensemble de caractéristiques métallurgiques uniques : c’est un métal extrêmement dense mais malléable (non fragile) ; il est pyrophorique (la poussière d’uranium brûle spontanément à température ambiante) ; et le métal solide d’uranium entre en auto-ignition à environ 77° C. L’uranium a des propriétés très inhabituelles que ne possèdent pas les autres métaux ; il « s’auto-aiguise » (self-sharpening), c’est-à-dire que lorsqu’il frappe une cible à grande vitesse (1 km par seconde ou 3 600 km/h), il s’érode et casse d’une manière qui « aiguisera » continuellement sa pointe - alors que les pointes ou les têtes de projectiles de tous les autres métaux sont rapidement aplanies comme des champignons.



Ces caractéristiques confèrent à l’uranium une efficacité supérieure comme alliage perçant dans les ogives ou têtes des projectiles, capable de percer la galvanoplastie des blindages les plus durs et résistants, avec une capacité de pénétration supérieure de 15 % au métal alternatif le plus utilisé, le tungstène, et ce sur de plus grandes distances et à basse vitesse. L’uranium ardent est difficile à éteindre et explose au contact de l’eau.

L’uranium mélangé avec des métaux liquides perçants, dans les armes appelées « shaped charges » (charges creuses) et « explosively formed penetrators » conçues pour de hautes vitesses, peuvent percer jusqu’à 6 mètres de structures en béton renforcé d’un bunker. Les caractéristiques de dureté (densité), résistance (ductilité) et poids (violence de l’impact) de l’uranium sont optimales pour le cœur des ogives des robustes bombes perçantes destinées à des cibles souterraines et à des grottes.

Les grands médias des États-Unis et du Canada n’accordent aucun intérêt à ce problème, bien que la grande presse européenne se montre plus intéressée par le sujet. Le New York Daily News du 5 avril 2004 a publié les résultats des études de l’UMCR sur les anciens combattants US de la guerre du Golfe II. Le DoD (département de la Défense) a menti et a trompé le public ainsi que les vétérans dans une tentative d’étouffer toute cette affaire. Toutefois, il y a eu une couverture significative de la presse alternative et sur Internet.

La bataille médiatique a été menée de la manière suivante : promouvoir un débat entre le gouvernement et les experts indépendants, dans lequel l’intérêt du public a plus été stimulé par la polarisation des publications que par la vérité scientifique et médicale. Les publications ont été systématiquement critiquées et ont fait l’objet d’une désinformation du gouvernement, des agences régulatrices de Nations Unies (WHO, UNEP, IAEA, CDC, DOE, etc.) et du secteur de la défense (militaires, fabricants et concepteurs d’armes).

Pourtant il s’agit là d’une affaire de première importance. Par ailleurs certains soupçonnent que des bombes nucléaires expérimentales ont été lancées autour de Kaboul vers la fin de la guerre dite « Opération liberté immuable » (-ou « radiation immuable » ?). Qu’en est-il en Irak ?

La suite de l’enquête démontre que le taux de radiation est anormalement élevé aux États-Unis, avec un coût énorme pour la santé publique. Les seuls taux de cancer observés démontrent que les mutations génétiques augmentent rapidement depuis le premier essai nucléaire à Alamo Gordo, au Nouveau Mexique en 1945. Mais les effets des radiations de basse intensité ont été systématiquement dissimulés à l’opinion publique.

En avril, les anciens combattants de l’actuelle guerre du Golfe malades n’ayant obtenu aucune aide du Pentagone, la mère d’un des soldats s’est adressée à la presse. Juan González, du New York Daily News, a mené une enquête. Le journal a financé les études du Dr. Asaf Durakovic sur neuf hommes, résultat : quatre d’entre eux étaient contaminées à l’uranium. Le News a attiré l’attention du sénateur de New York Hillary Clinton, qui a participé à une téléconférence sur le sujet, mais il n’a pas été permis à Durakovic d’y prendre part.

La journaliste Amy Goodman a par la suite interviewé Durakovic pour Democracy Now !, au cours du même mois, (on ignore si c’est grâce [aux] révélations [de Project censored]). AlterNet étant en désaccord avec Juan Fahey, sa source sur l’uranium appauvri, le site appartenant à George Soros n’a pas traité l’information. Nous ignorons si un média de grande audience a traité l’information, et je n’ai trouvé aucune trace d’une chronique de Juan Gonzalez. La BBC et le Seattle Post Intelligencer ont parlé de cette affaire avant nous.

Pour en savoir plus sur les armes à l’uranium, le web est la meilleure source. C’est un vaste sujet. À commencer par la Conférence Mondiale sur les Armes à l’Uranium tenue en octobre dernier à Hambourg : (http://www.uraniumweaponsconference.de).

Women For à Better World (Femmes par un Monde Meilleur) a engagé une campagne d’information pour informer le public sur l’uranium appauvri, avec une attention particulière portée à la pollution en Eurasie centrale, et tout spécialement destinée aux jeunes gens qui ont pu être en contact avec des militaires et leurs familles. Une information complémentaire ainsi qu’une pétition est disponible à l’adresse suivante : http://www.awakenedwoman.com/wbw.htm.

VOLTAIRENET

13.03.2008

Le P. Patrick Desbois, la mémoire de la "Shoah par balles"


390281992.jpgChargé des relations avec le judaïsme, petit-fils d'un déporté, ce prêtre français a entrepris de collecter les traces de cette part du génocide des juifs qui s'est déroulé dans l'ex-URSS. Sa recherche a trouvé le soutien de la communauté juive et des historiens

Il a les pieds bien campés sur le sol. Le P. Patrick Desbois est un terrien, un homme direct, pour qui la vérité est chez les gens autant que dans les livres. La silhouette lourde, sa grosse tête ronde un peu penchée, il est vêtu d’une chemise noire à col romain, signe de son ministère dans l’église. Signe aussi, peut-être, d’une pointe de coquetterie chez cet homme qui, par ailleurs, est un bloc d’austérité, vivant avec le compagnonnage permanent du génocide des juifs, une histoire qui l’habite, presque une idée fixe.

On arrive à saisir le P. Desbois dans les locaux de Yahad-In Unum, l’association qu’il dirige, à Paris, et qui est un point de rencontre entre juifs et catholiques. Une chance. Car depuis qu’il poursuit des recherches sur la Shoah, il est extrêmement sollicité. Le téléphone sonne sans cesse. Les visiteurs se succèdent.

Patrick Desbois parle de la conférence qu’il a donnée la veille, à Paris, dans un lycée privé juif orthodoxe : « Tous les élèves avaient été rassemblés. Il y avait une attente extraordinaire. Une chose pareille aurait été inimaginable, il y a vingt ans. » C’est le signe du chemin parcouru, et qui est venu comme une conséquence du travail dans lequel il s’est lancé, moitié par nécessité intérieure, moitié poussée par les circonstances.

Depuis six ans, le P. Patrick Desbois collecte les preuves de la « Shoah par balles », ce pan du génocide des juifs qui a été mené dans les territoires conquis à l’est par les nazis. Derrière l’avancée des troupes du troisième Reich, en effet, des commandos de tueurs suivaient pour se livrer au meurtre systématique des populations juives. Ils fusillaient les juifs par milliers puis enterraient les corps.

La partie de l’ex-URSS conquise par les Allemands est couverte de fosses communes. Passé une rapide enquête, les autorités soviétiques ne se sont jamais souciées de marquer le lieu de ces massacres. Cette partie du génocide est longtemps restée dans l’ombre, moins connue que l’histoire des chambres à gaz.

"Porteur de mémoires"

Comment est-il devenu ce « porteur de mémoires » (1) ? Pourquoi un enfant de Chalon-sur-Saône, fils d’un marchand de volailles, catholique et français, en est-il venu à parcourir les routes de l’Ukraine, cinquante ans plus tard, pour reconstituer un crime de masse commis contre des juifs ukrainiens ?

Enfant, Patrick Desbois a beaucoup côtoyé son grand-père, Claudius Desbois, qui fut déporté au camp de Rawa-Ruska, aujourd’hui en Ukraine occidentale, et qui fut aussi un lieu d’extermination. Claudius a-t-il fait partie des réquisitionnés ? A-t-il vu ? Son petit-fils ne peut le dire. On était des «taiseux» dans la famille Desbois. Mais Patrick a grandi en ayant conscience de vivre aux côtés du porteur d’une terrible vérité.

Cinquante ans plus tard, devenu prêtre, et après plusieurs années à étudier le judaïsme, le P. Desbois met des mots sur les silences de son grand-père. « Je fais la même chose aujourd’hui que ce que je faisais, enfant, avec lui. Je l’accompagnais dans son camion. Tous les matins, on allait de ferme en ferme, acheter des volailles. »

Depuis 2000, le P. Desbois se rend régulièrement en Ukraine accompagné d’historiens, de cameramen. Il retrouve et fait parler les derniers témoins. Il sillonne les petits villages pauvres, arpente les routes boueuses et les sous-bois, retrouve l’emplacement des fosses communes, filme les récits de ceux qui ont vu. Ces témoins sont souvent des « réquisitionnés », des enfants de villageois que les nazis ont contraints, à l’époque, à accomplir de sales besognes : creuser des fosses, ramasser les vêtements des juifs exécutés ou même taper sur des casseroles pour cacher le bruit des coups de feu à ceux qui attendaient leur tour de mourir.

"Le tiers invisible, ni coupable, ni victime"

« Ces témoins n’existaient nulle part, ni dans les rapports officiels, ni dans les archives allemandes ou soviétiques. Tout au plus évoqués à la forme passive : “Les corps ont été évacués”, “Les fosses ont été creusées”. Mais par qui ? Ils étaient le tiers invisible, ni coupable, ni victime, simplement là », écrit-il dans Porteur de mémoires.

Pourquoi s’occupe-t-il de cela ? « Il n’est pas interdit à un prêtre de faire du bien », répond-il de façon un peu provocatrice. Ce travail ajoute à la connaissance historique délivrée par les archives. Et il rend un peu de dignité à des victimes anonymes, ensevelies dans des charniers dont l’emplacement n’avait même pas été identifié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Lui ne se résout pas à ce que la barbarie ait le dernier mot. Son travail a reçu le soutien du monde juif en même temps que l’appui de l’Église catholique. Il est reconnu par la communauté des historiens qui travaille sur ce sujet et Yahad-In Unum a bâti une collaboration avec l’Holocaust Memorial Museum de Washington.

Son livre sait trouver des mots simples pour montrer l’horreur qu’il a découverte. « Les témoins racontent que les tireurs suçaient des bonbons à la menthe pendant qu’ils tiraient (…) Difficile de connaître la vie ordinaire des assassins du Reich alors que leurs victimes sans barbelé, sans camp, attendent la mort en pleurant avec toute leur famille. C’est pourtant cela la Shoah. Des hommes qui tuent des hommes, pensant être des surhommes qui tuent des sous-hommes », écrit-il.

Apprendre à écouter

Au fil des pages, on comprend que la connaissance du génocide est quelque chose qui doit s’apprivoiser longuement. Car l’esprit refuse de se représenter les pires horreurs ; c’est une arme qui aide les génocidaires, conscients que les survivants ne seront pas crus. Il a fallu du temps au P. Patrick Desbois pour apprendre à écouter.

« Les personnes qui ont vécu l’horreur regardent si vous êtes capable d’entendre. Ce sont des gens simples. Ils ont vécu durant des années avec ces souvenirs dont ils ne pouvaient pas parler. Alors, ils lâchent une petite phrase comme une bouteille à la mer. Et ils regardent si vous acceptez cette compréhension », explique le prêtre.

Parfois, les témoins se sentent coupables pour avoir volé un vêtement, où bien pour le simple fait d’avoir survécu. Ils ont vu mourir d’autres enfants qui étaient leurs camarades de classe. Il ne faut pas porter de jugement durant les entretiens, seulement tenter de reconstituer de la façon la plus exacte possible ces événements qui se sont déroulés il y a plus de soixante ans.

Et les faits, dans leur nudité, sont terribles : les exécutions duraient parfois des jours. Les réquisitionnés devaient préparer des repas pour les tueurs qui mangeaient et buvaient à côté des lieux d’exécution. Les réquisitionnés avaient parfois pour tâche de tasser les corps, puis de les recouvrir d’une couche de sable, pour qu’un nouveau groupe de juifs puisse venir s’allonger dans la fosse, nus, et recevoir les balles qui devaient les tuer.

"Ce sont les pauvres qui nous parlent"

La fréquentation régulière de ces vérités difficiles aurait de quoi faire douter un homme de foi. Ce n’est pas le cas du P. Desbois : « Au fond, j’ai toujours su. J’ai toujours eu conscience que la providence de Dieu voisine avec des malheurs épouvantables. C’est cela l’extrême du réalisme chrétien. » Il dit encore ne « jamais avoir rêvé sur l’humanité ». Avant de confier, comme dans une protestation contre soi-même : « Et pourtant j’aime la vie : la musique, bien manger, le soleil… »

En Ukraine, il visite les campagnes. Familier de la France rurale des années 1950, il sait nouer le contact avec des paysans ukrainiens qui vivent dans la misère. « Ce sont les pauvres qui nous parlent. Lustiger le disait tout le temps : la vérité de la Shoah, à l’Est, repose dans la conscience des pauvres », se souvient-il, citant l’ancien archevêque de Paris dont il fut proche.

Sur le terrain, il dit avoir souvent des intuitions : « Je reconnais à leurs yeux ceux qui ont vu. Ils ont le même regard que mon grand-père », dit-il. Cela n’empêche pas qu’il faut parfois insister pour briser une conspiration du silence de soixante ans, lorsque toute trace de vie juive a soudain été effacée dans cette partie de l’Europe où les juifs représentaient 30 à 50 % de la population, selon les villes et les villages. « Quand je vois un jardin public au milieu d’une ville, je suis sûr qu’il cache l’ancien ghetto juif qui a été rasé », dit le P. Desbois.

"Médaille du mérite communautaire"

Une exposition a été tirée de ses recherches. Elle doit ensuite partir pour Washington. Le travail mené dans une certaine discrétion, au départ, accède aujourd’hui à la reconnaissance publique. Dans l’entrée de Yahad-In Unum, sur une étagère, entre la photo d’une église de campagne ukrainienne et la célèbre photo de l’enfant du ghetto de Varsovie levant les bras devant un soldat nazi, on aperçoit une « médaille du mérite communautaire » remise à Patrick Desbois par le consistoire israélite de Marseille.

Le travail de recherche en Ukraine devrait durer encore au moins trois ans. Ensuite il y aura peut-être la Biélorussie, puis la Russie. « Les nazis sont allés jusqu’aux portes de Moscou », rappelle le P. Desbois. C’est tout un continent qui reste encore à sillonner.

Alain GUILLEMOLES - LA CROIX
 
(1) Titre du livre qu’il vient de publier chez Michel Lafon, 330 p., 20,90 €, où il raconte son extraordinaire quête.